Par Benj le jeudi, juillet 29 2010, 09:25 - Poésie
Dialogue
entre un sérieux capitaliste et un paysan poète :
Le sérieux
capitaliste : « En avez-vous estimé le coût? »
Le paysan
poète : «Quand on vit dans l'maquis, y'a qu’du gratuit. Là bas, l'naturel, on l'met dans la poubelle, Ici l'naturel, i'va
dans la gamelle. C'est pour ça
qu'les coûts, on s'en fout, Et que l'estime, On l'donne à c'qui
n'a pas de prix ! »
Chaque instant est un monde tout entier à habiter.
Mais nous autres civilisés sommes des exilés de
nous-mêmes, nous vivons loin de la terre du cœur, nous laissons en friche notre
jardin intérieur.
Nous autres civilisés, nous nous réfugions derrière
nos fronts avec nos seules valeurs morales pour nous consoler.
Nous vivons perchés sur les cendres de la raison et
restreignons le réel à des mots, des pensées, des idées. Comme si l’abstrait
pouvait être le lieu de réalisation de notre humanité. Divine raison, divin
concepts. Partout le règne du calcul, le culte du quantitatif.
Pour nous l’avenir, c’est explorer les mondes
virtuels, s’alimenter sur des systèmes artificiels et s’entourer d’objets
techniques toujours plus sophistiqués. Nous ne sommes plus du vivant sensible
dans une nature où la vie explose à chaque instant mais du fantasme de toute
puissance face à des mondes sans goûts, ni saveurs.
Nous autres civilisés, nous voulons tout expliquer.
Nous aimerions mettre des causes derrière chaque mystère et qu’ainsi l’univers
nous soit en apparence totalement transparent. Nous croyons, en chassant
l'inconnu de nos existences, apaiser nos angoisses mais ce faisant nous
perdons l’essentiel, l’étonnement face à ce miracle qu’est la vie,
l’émerveillement face au mystère de la matière. Là maintenant, je suis en vie,
là maintenant, il y a cette présence massive du réel. Et rien ne me sépare, ni
de la vie, ni de la matière. Se laisser emmener par ce miracle tel l’eau
impétueuse d’un torrent, contempler le mystère comme ces fascinants
miroitements de la lumière sur un lac et la question même du sens de
l'existence s’évanouit. Car, agréable ou pas, l’instant est toujours plein.
Nous autres civilisés analysons sans répit le réel,
nous séparons avec acharnement les faits, nous fragmentons le monde en petits
morceaux, nous divisons le corps en bout de chair, nous opposons les êtres
vivants entre eux comme s’ils n’avaient rien à partager. Alors que dans le
monde vécu, tout est dans tout et rien n’est séparé de rien.
Nos têtes sont minées malgré nous par tous ces grands
« ismes » que sont le christianisme, le darwinisme, le freudisme, le
libéralisme. Égoïste, pulsionnel, dangereux pour lui-même, inconscient de
lui-même, c'est l'image que nous avons de l'humain. Ébloui par ces soleils
blafards, nous ne voyons plus que notre ombre. Mais l’instant n’appartient à
aucune idéologie, il est libre de toute prise de position, libre de tout
savoir. L’instant n’est ni pour, ni contre. Il est ce qu'il y a de plus intime
en nous. Il est le vrai soleil. Une totalité bouillonnante de vie. Créatrice et
destructrice tout à la fois.
Nous autres civilisés, tenons le corps à distance afin
surtout de ne pas l’éprouver, nous tenons le monde à distance afin surtout de
ne pas en faire l’épreuve. Nous faisons tout pour éviter une relation sans
filtre, sans protection avec tout ce qui nous traverse et nous entoure. C’est
ce qu’on nous a appris : « Prend du recul » ; «
Regarde les choses de manière objective » ; « Relativise ».
C’est si confortable de se tenir face à soi-même et au monde tel un
spectateur somnambule.
Nous pourrions descendre dans la sensorialité de notre
chaire, aiguiser nos sens afin de boire les couleurs du monde, affiner notre
ressenti afin d’épouser le cœur des autres, et vivre avec tout son être
l'étincelle de l'instant. Mais au lieu de trouver l’intensité de la vie dans le
frémissement tangible de la matière, nous compensons en nous égarant dans cet
univers Disneyland où les images remplacent la vraie vie, la Grande Vie.
Nous pourrions vivre avec les paupières de la
perception grandes ouvertes.
Mais c’est vrai, vivre l’instant avec son être tout
entier, être là, instant après instant, c’est vrai, pour nous autres civilisés,
c’est la mort assurée. L’instant, expérience insaisissable, nœud d’incertitude,
met à mal nos désirs de toute puissance, de mise sous contrôle de la vie.
Pourtant, cette vie que nous fuyons pensant trouver dans un ailleurs un bonheur
illusoire, commence là, dans ce moment de non-savoir qu’est l’instant
présent. Là, je ne sais plus rien, je ne peux plus rien savoir, mais cette
humilité se fait ouverture à tout ce qui se présente à moi. Humilité du
non-choix car il est vain de ne vouloir que la moitié de la vie.
C’est vrai, l’instant nous appelle à devenir plus
grand car c’est là que tout se passe. Lieu d’intense activité, nous n’avons pas
d’autres choix que de faire face à sa vérité, aussi belle et douloureuse
qu’elle soit. C’est vrai, nous autres humains, sommes si nus et vulnérables
dans cet univers où la mort est nécessaire à la poursuite de la vie que souvent
nous préférons éviter la fluidité de l'instant.
Nous faisons des sauts de puce entre le passé et le
futur, nous jouons à saute-mouton avec le présent. Pourtant, comme des enfants
s’amusant avec les flaques d’eau, nous pourrions sauter dans le maintenant et
devenir enfin des vivants.
Par Benj le vendredi, décembre 11 2009, 23:39 - Poésie
Il y a dans l’humain un espace, une zone à mi-chemin entre l’intérieur et l’extérieur, une zone où
le monde fonctionne sans moi et où mes états d’âmes se passent de moi. Tel un
ciel ensoleillé, je me défais de mes nuages intérieurs et laisse libre cours à cette rencontre amoureuse avec les milles couleurs
du feuillage du monde. Ni passé, ni futur pour filtrer. Le présent se suffit
à lui-même et il est libre de tout. La vie dans son élan me comble et
m’entraîne dans son sillage. Pourquoi avoir peur ? Quand je suis nu sans
ce vêtement trop étroit du souci, le monde est une présence palpitante. Je me
défais de mes nuages intérieurs mais longtemps j’ai traversé les flammes de la
torpeur avec ma parole pour m’accompagner et mon corps pour me relever. Le son
d’une parole exprimée creuse le silence du passé, déplace les sacs trop lourds
d’une histoire morcelée. La parole adressée à un regard bienveillant déterre
les faux semblants et redonne un vrai visage à l’enfant ignoré. Le corps est un
ciel étoilé. Il est silencieux comme la nuit. Son histoire remonte à
une époque si ancienne qu’il faut la patience d’un chercheur d’or avant de
l’entendre murmurer. Et l’histoire qu’il veut raconter, ce n’est pas forcé
qu’il va la réciter. Le corps, c’est une myriade de sensations, une flopée de
chatons sauvages voulant être caressés. Il faut que le geste soit lent et
délicat pour qu’il trouve la tranquillité et s’abandonne à l’émotion si
longtemps endormie. Finies les nuits noires, chemin faisant les étoiles
intérieures se remettent à briller. Le corps se moque du superflu, ce qu’il
veut, c’est la vie, ce qu’il veut, c’est briser les boucliers encombrants,
déposer les armes des luttes inutiles et retrouver la gaité de l’enfance
oubliée. Je me suis plongé dans cette zone grouillante de vécu, là même où j’ai
été blessé, là où la douleur brûlante pouvait alors s’apaiser parce qu’enfin
elle était écoutée. Et c’est dans le silence de la pensée que mon cœur s’est
remis à battre et que ma voix enfin s’est réveillée. C'est dans cette zone si
vulnérable de l'humain, dans ce matin à la belle lumière cristalline que la
puissance de la vie peut jaillir à nouveau. Là, dans la vibrante tendresse de
l’instant, l’humain se dévoile et l’amour se fait jour.
Qu’est-ce que cette vie dans
l’instant ? Une respiration sans pourquoi. Qu’est-ce qu’un humain
conscient ? C'est une mise à nu. Une
main ouverte. L'éclat d'un geste. Un miroir contre toute attente.
Mon cœur palpite et l’univers me
rattrape à chaque seconde. A chaque instant bercé par la mort si intime à la
vie. Présence du monde tenue par aucun fil. Ma vie n’est que la Vie.
L’inspiration dans le ciel, la voie lactée dans les poumons, quelle
différence ? C’est un silence. Une conscience. Reflet de la douceur
étoilée. Il n’y a que Cela. La Vie contre toute attente.
Amour, immigration, cuisine, darwinisme, Dieu, chômage, atome,
Palestine, table, arbre, prisons, croissance, média, histoire, quelque soit la
facette du monde évoquée, le réel nous échappera toujours. Et c’est une chance car
la paix se situe là, dans ce « grand réel » toujours trop grand pour
mon petit « je pense ».
« Je
pense » n’est pas le monde. Ou bien si, il l’est. Mais seulement une toute
petite partie de cette infini réalité qui nous traverse à chaque instant, que
nous habitons chaque jour. L’infini ne se réduit pas à une question de taille.
L’infini, ce sont les milles et une nuance des couleurs du monde, les milles et
une nuance que les choses et les êtres peuvent manifester, les milles et une
nuance que chaque situation contient, les milles et une nuance de toutes ces
personnalités que nous côtoyons chaque jour. L’infini comme l’infini subtilité
du monde. Nous sommes plongés corps et âmes dans cette abondance visibles et invisible
de formes vivantes, dans cette réalité protéiforme de peuples et de cultures
humaines que le « je pense » ne pourra jamais épuiser. Nous sommes
cernés, traversés par le foisonnement du monde et les myriades de détails du
réel.
Trop
grand est le monde, beaucoup trop grand, beaucoup trop vaste, pour de si petits
mots pourtant si nombreux. Nous voulons peindre le vent de la terre avec
des pinceaux. Faisons-le, mais nous saurons que nos pinceaux ne pourrons peindre
l’invisible que comme un ailleurs si intime que nous ne pourrons jamais le fixer. Impossible de saisir le
vent avec le mot vent. Le monde est un tissu de soie que nous caressons avec
les poings fermés.
Desserrons
l’emprise de notre esprit sur le monde, ouvrons grand notre cœur à l’infini
singularité de l’autre et de l’univers qu’il renferme. Installons-nous dans l’insaisissable du
réel. Et au lieu d’envahir le monde avec nos colonnes de pensées et nos armadas
de phrases, nous nous laisserons envahir par le monde et la profusion de
sensations qu’il nous offre à chaque instant.
Nous
ne sommes pas seulement un « je
pense ». Un « je » souvent réduit à une chose crispée, toute dur et comprimée, sur lequel
le monde vient taper. Un « penser » souvent utilisé comme une arme
pour contrôler le réel. Non, nous ne sommes pas simplement un front qui pense, une
bouche qui articule des sons. Nous sommes de l’espace. Un grand espace. Mais
nous sommes de l’espace quand on cesse de violenter le monde avec nos pensées,
quand nous mettons de l’espace entre nos pensées plutôt que de remplir tout
l’espace avec nos pensées.
Que
vive la pensée ! Une pensée incarnée dans un esprit libre et un corps
détendu, une pensée enracinée dans le
mystère du réel et de cette vie qui l’anime, une pensée n’ignorant pas
l’impensable de tout le ciel et de toute la terre. Énoncer des vérités n’est pas un problème
lorsque celles-ci coulent comme du sable entre les doigts de l’esprit. De la
détente éclairera alors nos idées et enfin nous nous parlerons avec douceur.
Par Benj le samedi, janvier 3 2009, 12:34 - pensées
Les questionnements existentiels sont souvent vus ou vécus comme des "prises de tête". Ces questions en réalité peuvent ouvrir le cœur. Elles concernent l'intimité de chacun. Poser des questions au monde peut être une source de libération et un moyen de nous relier à cette dimension plus vaste de la vie. Le questionnement ouvre. Il ouvre grand les fenêtres de l'esprit, fait rentrer l'air frais dans nos mémoires encombrées, amène la lumière du jour dans la caverne de notre être. Le questionnement crée une fissure dans ce mur qui nous sépare du réel et du monde. Il ouvre l'humain sur les richesses des possibles, sur l'infini de la Vie.
Au contact de l'infini, mon cœur s'adoucit. Car au contact de l'infini, mon cœur n'a plus peur, il se remplit d'infini. Les jugements et les réponses toutes faites n'ont plus lieux d'être, vus de l'immensité ils ressemblent à des prisons. Questionner met de la tendresse dans nos certitudes figées, questionner met de l'étonnement face à nos évidences égocentriques, questionner met du neuf là où il y n'avait que du vieux. Le questionnement c'est comme les vertus de l'huile, il remet du mouvement là où tout était grippé et rouillé.
Dans l'ouverture créée par la question, nous pourrions être facilement tentés de donner tout de suite une réponse, mais cela reviendrait à refermer les fenêtres, à retourner dans notre tanière. A cette tentation, nous y cédons très souvent. Nous préférons nous prélasser dans le confort rassurant de nos réponses. Pourtant notre cœur est dur lorsqu'il s'agrippe à toutes ces idéologies, toutes ces croyances, opinions et représentations. La guerre commence déjà là, dans ce lieu obscur où tout est fermé par la peur, à l'intérieur duquel on se barricade et où il ne faut surtout pas poser de question. La conséquence, nous pouvons la voire tous les jours aux infos. Regarder, on n'y trouve que des réponses, on n'y voit que des êtres engoncés dans leurs certitudes. Même si on peut regretter que les informations ne montrent pas aussi tous ces dons gratuits, ces actes de bravoure et cette intelligence bienveillante. Tous ces gestes éclatent de mille feux sur toute la surface de la planète, tout autant que les conflits et les obus.
S'installer dans l'ouverture de la question et y rester, car par la question, nous nous relions aux mystères de la Vie, nous nous émerveillons d'être là et nous sommes touchés par la beauté de ce réel qui de part en part nous traverse. N'est-ce pas d'ailleurs ce qui rend possible le questionnement, ce monde qui à chaque instant nous interpelle ? Voilà l'essentiel : cet échange, ce partage avec les autres et avec l'immensité du réel, d'une splendeur commune. Et puis, lentement, ou plus tard viendra le temps des réponses. Mais nous n'érigerons plus ces réponses en barricades. Elles ressembleront plus à des balises pour nous guider sur les plaines infinies de la Vie.